I have a dream (2/?)

I have a dream (2/?)

« Fais pas cette tête, t’es jeune ! T’as le temps d’en trouver une autre ! » Mon ami Sam était toujours optimiste. Selon lui, rien n’arrivait par hasard, et si cette fille ne voulait pas se marier, alors c’est qu’elle n’était pas la bonne. Et tout au long de la soirée, j’ai eu droit à une ribambelle de phrases clichées dans le même style. Parmi elles, il y en a une que je déteste entendre : « Une de perdue, dix de retrouvées. » Comme si j’avais envie de trouver dix autres filles. Il n’y en a qu’une qui m’intéressait et elle n’a pas voulu de moi. Je repensais encore à toutes ces choses que nous avons faites à deux. La fois où nous avions fait du manège ensemble et nous avions ri comme des enfants. Ou encore la fois où nous avions fait une bataille d’oreiller dans la chambre, combat dont j’étais sorti vainqueur par KO. Et quand nous allions dans notre boulangerie préférée qui fait les meilleures chocolatines de toute la ville. Et cette fois où nous avions préparé un succulent repas pour pique-niquer, dans ce parc que nous aimions tant. Ses souvenirs me rendaient nostalgique et les larmes commencèrent à monter à mes yeux. Sam le remarqua aussitôt : « Oh non, t’as pas intérêt à pleurer mon p’tit Thomas ! On est ici pour se changer les idées. » Il fit un geste au serveur et celui-ci nous amena deux petits verres remplis d’un breuvage magique censé nous faire tout oublier. Sam poussa un verre dans ma direction et son regard me faisait comprendre qu’il ne serait pas satisfait tant que je n’aurais pas descendu mon verre. « Désolé Sam, mais je crois pas que l’alcool soit la solution.
– Et c’est quoi ta solution ? Tu vas pleurer toutes les larmes de ton corps ? Je sais que ça faisait longtemps que vous étiez ensemble, mais tu ne peux plus rien faire maintenant. Il faut aller de l’avant. »


Quand je n’avais que douze ans, mes parents ont déménagé dans une autre ville pour le travail de mon père. J’ai de ce fait dû intégrer le collège du coin. Ce n’est jamais facile de devoir quitter ses anciens amis pour se retrouver dans une classe remplie d’inconnus, surtout pour quelqu’un de timide comme moi. Je me rappelle encore quand la prof de français m’a présenté à la classe. Dire que j’étais terrorisé ne serait qu’un euphémisme. Mes jambes tremblaient à la vue de ces nouveaux visages et je me voyais déjà en train de passer le restant de l’année seul. L’enseignante me fît asseoir à la seule place libre restante, tout au fond de la classe, à côté d’un garçon qui paraissait plus vieux que les autres. Je m’assis en silence, essayant tant bien que mal de suivre le cours malgré la peur qui me retournait le ventre. « Psstt ! » J’avais sorti ma trousse et dégainé mon stylo à bille bleu, prêt à écrire la leçon du jour. « Pssssstttt ! » Comme j’étais assis tout au fond de la salle, j’avais du mal à lire ce que la prof marquait. « Hé, tu fais exprès de m’ignorer ou quoi ? » Je ne pouvais que lui donner raison. J’avais bien entendu mon voisin qui essayait désespérément d’attirer mon attention depuis tout à l’heure. Mais je me méfiais de lui. Après tout, on ne finit pas au fond de la classe par hasard. Encore un cancre qui passait ses journées à ne rien faire plutôt que d’étudier ses leçons. Tout en notant ce que la maitresse écrivait au tableau, je lui répondis : « Qu’est-ce que tu veux ?
– C’est quoi ton nom ?
– La maitresse l’a dit tout à l’heure, tu aurais dû écouter !
– Ah oui je sais mais j’aime pas les cours. Je préfère dessiner, c’est mieux. Tiens, regarde ! »
Il me montra une feuille où il y avait plusieurs rectangles avec des personnages à l’intérieur. C’était une bande dessinée. Et plutôt réussie, je dois dire. Il y avait un homme et une femme en train de boire un thé, assis dans des chaises qui paraissaient, même dessinées, très confortables. Je passais d’une case à l’autre, intrigué par ce qui allait se passer. Un petit homme entra dans la salle vêtu d’une tenue digne d’un majordome. Il apporta un plat sous cloche au couple et lorsqu’il souleva le couvercle, on pouvait découvrir un minuteur relié à une dynamite. Le couple avait l’air en panique tandis que le majordome arborait un sourire des plus terrifiants. Et puis… Plus rien. Je venais de finir sa planche. Je ne m’étais pas rendu compte à quel point son œuvre m’avait captivé. J’avais envie de savoir qui était ce mystérieux majordome et comment ce couple allait se tirer d’une telle situation.
« Alors, qu’est-ce que t’en dis ?
– Je trouve ça super, j’ai vraiment envie de voir la suite ! Tu as fait d’autres dessins ?
– Oui, j’adore ça, j’en fais tout le temps. Plus tard, j’aimerai bien être dessinateur de BD alors je m’entraîne beaucoup. »
Je dois avouer que je l’avais peut-être mal jugé. Il n’était pas intéressé par les cours, certes, mais il avait une passion dont il était fier et il travaillait très dur pour atteindre son objectif final : devenir dessinateur. Je le trouvais très intéressant et j’avais envie de le voir à l’œuvre. J’avais hâte d’observer sa manière de travailler ainsi que tout son processus de création, de l’idée de départ jusqu’au dernier coup de crayon.
« Alors, tu m’as pas dit ! C’est quoi ton nom ?
– C’est Thomas, et toi ?
– Samuel, mais tu peux m’appeler Sam ! »


Sam était rapidement devenu un copain, puis un pote, et inévitablement mon meilleur ami. Nous nous sommes toujours soutenus dans les moments difficiles. Après tout, c’est bien le but d’un ami pas vrai ? Et aujourd’hui n’échappait pas à la règle. Il a fallu d’un simple coup de fil pour qu’il comprenne que ça n’allait pas et, ni une ni deux, le voilà au pied de ma porte pour me faire sortir de chez moi. Il avait passé toute la soirée à essayer de me faire rire en me racontant des blagues tirées des pires Carambar, ou encore en s’improvisant danseur étoile en imitant du mieux qu’il put la représentation du Lac des cygnes. Il se donnait du mal pour me remonter le moral, je ne pouvais que l’en remercier. Mais ce soir, pas même la blague la plus drôle du monde ne saurait m’arracher un sourire. Après quelques pirouettes acrobatiques, Sam comprit aussi que faire le pitre ne mènerait à rien. Il avait donc décidé de passer à l’étape suivante en m’amenant dans son bar préféré, pensant que l’alcool résoudrait tous mes problèmes. Et me voilà donc, assis au comptoir, un shooter de vodka devant moi et, à ma droite, Sam qui m’encourageait de le boire. Il allait être très déçu, car je savais bien que ce verre ne me ramènerait pas Marie. À peine avais-je pensé à son nom que mon téléphone vibra. Je le sortis de ma poche pour découvrir avec stupeur que je venais de recevoir un message d’elle. Le destin serait-il en train de s’excuser pour cet incident ? Pour la première fois de la soirée, j’esquissais un sourire sur mon visage qui ne dura que le temps de l’ouverture du message : « Je ne suis pas prête pour me marier. Je dois encore réfléchir… » Pas prête ? Réfléchir ? N’avait-elle pas eu le temps d’y penser en quatre ans ? Ma tristesse se transforma en colère. J’attrapai le verre devant moi et le bus d’une traite. « Voilà Thomas ! C’est ça que je veux voir ! » Je reposais mon verre devant moi avant de saisir celui qui se trouvait devant Sam pour lui réserver le même sort que son collègue. Sam me regardait avec surprise. Il savait que je n’étais pas un grand fan d’alcool et me voir dans cet état lui fit comprendre que je n’allais vraiment pas bien. Et il avait raison. Mon moral était au plus bas et j’étais bien décidé à empirer mon cas alors que je m’adressais au serveur : « Deux autres verres s’il vous plaît ! »

Après avoir consommé autant d’alcool qu’un étudiant lors d’une soirée de fin d’année, je me retrouvais dans la rue avec Sam à mes côtés, qui m’aidait tant bien que mal à marcher droit. Au vu de mon état, il avait décidé de me ramener chez moi en un seul morceau. Tout le long du trajet, j’alternais des phases de colère, où je traitais Marie de tous les noms d’oiseaux, et de tristesse où je pleurais toutes les larmes de mon corps. Après quelques pénibles minutes, Sam ouvrit la porte de mon appartement et me déposa dans mon lit. Il resta avec moi un moment afin de s’assurer que j’allai bien, puis s’en alla, me laissant paisiblement dans les bras de Morphée.


Le soleil se posa sur mon visage pour me signaler qu’il était l’heure de me réveiller. J’émergeai de mon lit et le premier pas sur mon plancher me fit regretter d’avoir autant bu hier soir. J’avais un mal de tête à peu près aussi pénible que mon mal de ventre. J’allai dans la cuisine pour me préparer un petit thé, idéal pour se réveiller en douceur. Un peu d’eau dans ma tasse du matin et direction le micro-ondes pour deux minutes de chaleur digne des Bahamas. Je récupérais mon thé et mes carrés de sucre pour les installer sur la table du salon avant de me diriger vers la salle de bain. J’étais en train de boire un grand verre d’eau quand on toqua à la porte. Qui pouvait bien me déranger de si bonne heure ? C’était sans doute Sam qui venait s’assurer que j’étais encore en vie. Sans réfléchir, je déverrouillais ma porte d’entrée et l’ouvrit pour me retrouver nez à nez avec Marie.
« Qu’est-ce que tu fais là ?
– Je viens te voir, gros bêta ! Boudu tu as vu le temps dehors ? J’ai même pas pris mon parapluie, je suis trempée. »
Elle avait un sacré culot de revenir ici après tout ça. Et elle faisait comme si rien ne s’était passé. Elle prit place dans le canapé, attrapa un magazine sur la table basse et commença à le feuilleter. Essayait-elle de me narguer ?
« Est-ce que je peux savoir ce que tu fais ?
– Je… lis un magazine. C’est illégal ?
– Me prend pas pour un con, je te demande en mariage et tu me laisses comme une merde. Et maintenant tu reviens chez moi comme une fleur ?
– Mais qu’est-ce que tu racontes ? Toi tu as bu hier soir, pas vrai ?
– Évidemment, je suis rentré ivre mort. Je veux que tu m’expliques maintenant : pourquoi tu es partie sans rien dire l’autre soir ? Je suis pas assez bien pour toi ? Parce que cette connerie de « j’ai besoin de temps » franchement c’est ridicule !
– Mais t’es complètement à l’ouest mon pauvre, faut que t’arrêtes l’alcool !
– Ne change pas de sujet, pourquoi tu veux pas m’épouser ?
– Mais je t’ai déjà épousé banane ! »
Elle tendit sa main gauche vers moi. Il y avait une bague à son annulaire que je reconnus aussitôt. Il s’agissait de celle que j’avais acheté spécialement pour elle et qui était dans ma poche de manteau le jour de ma proposition. Comment l’avait-elle récupérée ? Je ne comprenais plus rien à ce qui se passait. Je la revoyais pourtant me laisser seul dans ce parc sous la neige. Marie se leva et s’avança vers moi. « Mon pauvre chou, l’alcool ne te réussit pas » et elle m’enlaça. Je la sentais alors contre moi. Cette sensation de chaleur me donnait un sentiment de sécurité, de bonheur. Je voudrais rester comme ça tout le reste de ma vie. Avec elle à mes côtés, je ne serai jamais malheureux, j’en suis persuadé. Je la serrais fort dans mes bras quand un bruit sourd provenant de la cuisine retentit : « BIP ! BIP ! » Cela devait être le thé qui était enfin prêt. Je retirais mes mains du dos de Marie et me dirigeais vers l’origine du bruit. « BIP ! BIP ! » Quelque chose m’étonnait. Je ne me rappelais pas que mon micro-ondes faisait ce son. Alors que j’arrivais près de ce dernier, quelque chose m’interpella. Le micro-ondes était encore en route. Il restait encore vingt secondes. « BIP ! BIP ! » Je me disais bien que sa sonnerie était différente. Oui, ce bruit ressemblait plus à…


Mon réveil retentissait dans la pièce depuis maintenant une minute et il venait tout juste de me faire ouvrir les yeux. J’étais encore dans mon lit. Je me tournais immédiatement vers la porte menant au salon : « Marie ? Tu es là ? » Aucune réponse. Tout cela était donc un rêve. Mais tout paraissait tellement vrai. Comme si cela était vraiment en train d’arriver. Serait-ce un rêve prémonitoire ? Peut-être que cela voulait dire que tout ira bien entre Marie et moi. Hors de question de laisser place au doute. Si ce rêve signifiait quelque chose, je devais en être sûr. Je sortis de mon lit et me prépara en vitesse. J’attrapai les clés de mon appartement et m’en alla en direction de la bibliothèque la plus proche, à la recherche d’un livre qui pourrait m’en dire un peu plus sur la signification de mon rêve. Cela pouvait paraître à une tentative désespérée de retrouver ma chère et tendre, mais l’amour rend fou au point de faire les actions les plus stupides. Et celle-ci n’était que la première d’une longue liste.

Ci-trouille

Ci-trouille

Il est assez facile de savoir que le mois d’octobre touche à sa fin. Entre les températures qui se refroidissent nous obligeant à sortir nos pulls du placard et le changement d’heure qui fait se coucher le soleil de bonne heure, tout est là pour nous rappeler la devise de la Maison Stark : Winter Is Coming. Mais avant de pouvoir célébrer Noël, il reste une fête qui marque le dernier jour d’octobre : Halloween. Ce jour permet aux plus petits de se déguiser et de partir à la chasse aux bonbons en toquant à toutes les portes du voisinage. Pour les autres, c’est l’occasion de se faire peur, ou de flanquer une bonne frousse à ses amis.

Citrouille d'Halloween
Lights out

La peur est une émotion naturelle chez l’Homme. Elle nous prévient d’un danger ou d’une menace, nous permettant ainsi de fuir et de nous mettre à l’abri. Elle est différente pour chacun d’entre nous même si nous avons aussi des peurs communes, comme la peur des araignées (non, je n’aime pas du tout les araignées). Alors si au cours de ce récit votre cœur s’accélère, que vous commencez à trembler et que de fines gouttes de sueur tombent le long de votre front, c’est que vous ne vous sentez plus vraiment en sécurité. Je vous suggère donc de veiller à ce qu’aucun monstre ne se cache sous votre lit, ou dans votre placard (sauf si celui-ci est petit, rond, tout vert et avec un seul œil).

La peur se présente dans beaucoup de domaines et même en musique. Ça ne vous dit rien ? En 1982, Michael Jackson sort un tube planétaire : Thriller. En plus d’être l’un des meilleurs morceaux au monde, il s’accompagne d’un clip aux allures effrayantes, doté d’une chorégraphie mémorable qui vous glacera le sang. Mais ne restez pas trop longtemps à danser, vous risquerez de vous faire dévorer par un zombie dansant.

Quittons la Terre pour partir maintenant dans l’espace à bord d’un superbe vaisseau spatial. Une fois là-haut, rien de mal ne pourrait vous arriver, n’est-ce pas ? Il serait vraiment dommage qu’une bestiole se trouve à bord et décide de vous tuer, vous ne croyez pas ? Et si jamais vous sentez que vous avez quelques douleurs d’estomac, mieux vaut ne pas prendre de risque et vous jetez par-dessus bord. Il serait assez embêtant de voir débouler un remake d’Alien en sachant que vos chances de survie sont minimes face à un monstre comme lui.

Vous n’êtes définitivement pas en sécurité ici, il est temps de revenir sur votre planète préférée. Mais à peine sortez-vous du vaisseau que quelque chose semble clocher. Vous apercevez au loin un drôle de bonhomme frappant avec vigueur une flopée d’individus avec une batte de Baseball recouverte de fil barbelé. On peut voir à ses côtés un autre homme avec une arbalète et un enfant avec un cache-œil. La fine équipe.

Mieux vaut ne pas traîner ici et se réfugier dans la maison la plus proche. Justement, vous apercevez au loin un immense bâtiment qui sera sans doute parfait pour vous abriter le temps que tout se calme. Vous entrez par la porte principale sans lire la plaque accrochée à côté : “Hôpital psychiatrique”. À l’intérieur, une flopée de cadavres jonchent le sol. Vous ne vous sentez pas du tout en sécurité et vous décidez donc de partir d’ici. Mais la porte par laquelle vous êtes entré est désormais verrouillée. À ce moment précis, la lumière s’éteint et vous apercevez deux yeux jaunes au fond de la salle qui se rapprochent à une vitesse folle de vous. Arriverez-vous à vous échapper ?

Vous avez finalement survécu à toutes ces atrocités et méritez maintenant de vous reposer. Vous avancez péniblement dans la rue, à la recherche d’un refuge. Au loin se trouve l’endroit parfait. Un énorme bâtiment dans lequel vous serez à l’abri de toute menace. Vous vous voyez déjà dormir et reprendre des forces afin de pouvoir continuer à survivre dans ce monde qui est devenu encore plus fou qu’il ne l’était déjà. Oui c’est sûr, vous serez en sécurité dans ce bowling désaffecté.

I have a dream (1/?)

I have a dream (1/?)

C’est un vendredi que mon cœur a été brisé. Il faisait froid dehors comme n’importe quel jour d’hiver. Mais ce n’était pas n’importe quel jour pour moi. Aujourd’hui, j’allais demander la fille que j’aime le plus au monde de m’épouser. Nous nous sommes rencontrés lors de mon premier jour en tant que professeur. J’ai toujours voulu enseigner depuis mon plus jeune âge et j’adorais l’idée de partager mes connaissances à d’autres personnes pour qu’elles puissent apprendre de nouvelles choses. Là où je m’y connais le plus, c’est en biologie. Le corps humain me fascine de par sa complexité et mon but est de simplifier cela pour mes élèves. J’avais ainsi passé les quelques semaines avant ma rentrée à préparer mes cours, chapitre par chapitre, sans oublier le moindre petit détail. J’avais tout mis en œuvre pour qu’ils apprennent le plus possible, en évitant de les endormir dès la première phrase. Une fois que j’avais tout préparé, je me suis entraîné des dizaines de fois à parler seul dans ma salle de bain, m’imaginant face à une trentaine d’élèves. Les jours passèrent et sans crier gare, le lundi de la rentrée venait déjà toquer à ma porte. Je me sentais prêt.


“Vous êtes arrivé.” La voix de mon GPS répétait cette phrase depuis cinq minutes. J’étais effectivement arrivé à destination, mais je suis resté dans ma voiture, à regarder les aiguilles de ma montre tourner en rond. Je me suis finalement résolu à sortir après avoir vu quelques bus remplis d’élèves se garer. Je claquai la portière de ma voiture pour me retrouver face à ce lycée si imposant. Il n’était pas des plus modernes, mais je sais que j’aurais pu tomber sur pire. Je regardais les lycéens qui se dirigeaient avec paresse vers l’entrée et je sentais le stress m’envahir. Il faut dire que j’étais un prof très jeune. J’avais réussi mes études avec brio et j’étais déjà en train de travailler du haut de mes 22 ans, à peine plus vieux que les élèves de ma classe. Le doute m’envahit alors. Serais-je à la hauteur ? Non, il fallait que je balaie ces craintes. J’y arriverai coûte que coûte. Je pris une grande inspiration et mes jambes se mirent à avancer vers le portail d’entrée. Des souvenirs de mon enfance ressurgirent, notamment la première fois où j’avais pensé à devenir professeur. Mon moi enfant serait fier de voir que j’y suis finalement arrivé. Je continuais d’avancer quand ma vision périphérique remarqua quelque chose. Une jeune fille, qui semblait être un peu trop âgée pour être lycéenne, était adossée contre le mur, et fixait du regard la foule d’élèves entrer dans l’enceinte du lycée. Sa longue chevelure blonde rayonnait au soleil et la mettait plus en valeur qu’elle ne l’était déjà. Son nez en pointe arborait autant de taches de rousseur qu’il y avait d’élèves. Elle avait un charme qui était impossible à décrire. Elle me faisait penser à un coucher de soleil en pleine mer. Cette beauté si rare et qui, même si vous ne l’apercevez que quelques minutes, vous retourne le cœur. Je suis quelqu’un de très timide et je ne me voyais absolument pas m’approcher d’elle pour lui parler, et rien que cette idée me donnait la chair de poule. Mes jambes en avaient décidé autrement et voilà que je me retrouvais à marcher droit vers elle. C’est comme si on me contrôlait à distance. Un ange gardien peut-être ? Cupidon ? Plus la distance se réduisait entre elle et moi, plus je sentais mon cœur accélérer dans ma poitrine, comme s’il voulait s’échapper à tout prix. Je ne pouvais plus rien faire maintenant. J’étais désormais à quelques centimètres d’elle. Curieuse de voir qui s’était autant approché, son regard se porta désormais sur moi. Vous savez, en tant que professeur, j’ai dû étudier beaucoup de matières différentes avant d’avoir mon diplôme et notamment le français. J’ai passé des nuits entières à étudier encore et encore la poésie, les récits et tout le vocabulaire utilisé par les plus grands auteurs de ce monde. Malgré ça, je ne saurais décrire fidèlement les yeux de cette fille. Je pourrais vous dire qu’ils sont d’un bleu perçant, capable de vous transporter d’un seul regard et de vous faire oublier tous vos problèmes. Mais cela ne leur rendrait pas justice. Je pourrais passer des journées entières à plonger au plus profond d’eux jusqu’à ce que la noyade me fasse oublier leur beauté. Elle me regardait toujours et commençait à se demander quel était mon problème. Je repris mes esprits et dit la première chose qui me vint en tête.

“Bonjour. Euh, vous enseignez ici ?” Ses sourcils se levèrent de surprise face à ma question. “Tu trouves vraiment que j’ai une tête de prof ? Non je suis venue amener mon frère parce que mes parents étaient occupés aujourd’hui. Ils travaillent tout le temps et c’est toujours moi qui dois m’occuper de lui. J’ai dû me lever à sept heures ce matin, non mais tu te rends compte ?” Cette fille ne s’arrêtait plus de parler. Et elle me tutoyait en plus de ça ! “Et toi alors ? Ne me dis pas que t’es prof’ ? T’es beaucoup trop mignon pour ça.” Mignon ? Est-ce que cette fille était en train de me draguer ? Au lieu de répondre quelque chose, j’étais planté là, tel un épouvantail dans un champ, à la seule différence que je ne faisais peur à personne, et encore moins avec mes joues qui étaient devenues aussi rouges que des tomates. “T’es pas bavard comme prof. Si une fille comme moi t’intimide, qu’est-ce que ça va être devant une classe de trente personnes ! Il va falloir travailler ça sinon tu vas te faire manger tout cru !” Elle fouilla dans son sac pour en sortir un stylo et un carnet. “Tiens, appelle-moi rapidement pour qu’on se voie et que je t’apprenne à être moins timide. Et gratuitement en plus, t’en as de la chance.” La sonnerie retentit pour indiquer que les premiers cours allaient commencer. “Allez au boulot, moi je retourne dormir. À plus tard.” Et elle s’en alla.

Lorsque je suis entré dans la classe, j’étais encore perturbé par ce qui venait de se passer. Je regardais le bout de papier qu’elle m’avait donné. Il y avait un numéro de téléphone avec son prénom sur le côté. Marie. J’avais du mal à le croire, et ce n’est pas mes expériences amoureuses qui me prouveront le contraire. La drague ce n’est pas pour moi et je n’ai jamais été en couple de ma vie. Et de voir une fille si belle me parler autant, j’en restais bouche bée. Un raclement de gorge provenant du fond de la salle me fit reprendre mes esprits. J’avais un cours à donner à ces élèves qui étaient aussi endormis que j’étais heureux. Mon premier jour ne pouvait pas mieux commencer.


Il m’a fallu attendre longtemps avant de me décider à lui envoyer un message. Je repoussai ce moment de jour en jour tellement l’idée de la voir me terrifiait. J’ai finalement pris mon téléphone et appuyé sur quelques touches, pour former un message qui ne risquait pas d’obtenir le prix Pulitzer. Je regardais le bouton “Envoyer” qui me faisait peur depuis tout à l’heure. Une fois que j’appuierai dessus il sera trop tard. Il ne fallait pas réfléchir. Mon doigt se posa dessus et se recula. Le message que j’avais tapé apparut dans une bulle pour me signaler qu’il avait bien été envoyé. Il ne me restait plus qu’à attendre. Après quelques minutes, mon téléphone vibra. Une notification. “Ok pour samedi, je serai au parc vers 15h on se rejoint là !” Elle avait accepté. Nous allions nous revoir ! Je me dirigeai alors vers mon placard pour choisir ce que j’allais porter et tomba nez à nez sur mon reflet dans le miroir. Je souriais comme un enfant.

Le parc de la ville était une très bonne idée comme lieu de rendez-vous. Tout pouvait me donner le sourire : le soleil qui rayonnait de mille feux, les enfants qui s’amusaient à jouer au foot avec deux pull-overs en guise de cage, ainsi que l’imposante fontaine, placée en plein milieu du parc, qui donnait vie au lieu. Pourtant j’avais la boule au ventre. J’allais revoir cette fille qui m’avait tellement marqué. Je ne savais ni ce que j’allais lui dire ni ce que je devais faire. Pendant un instant, j’hésitai à rentrer chez moi et passer à autre chose. Mais lorsque le destin veut quelque chose, il finit toujours par l’avoir. J’aperçus sa silhouette au loin, en train de marcher dans ma direction. “Désolée, je suis en retard. J’ai pas vraiment d’excuses, je suis juste en retard.”

Nous avons parlé tout l’après-midi, même si je dois avouer qu’elle a occupé 80% du temps de parole. J’ai appris à la connaitre. Elle s’appelle bien Marie, elle a 22 ans et est étudiante en école de commerce, ce qui explique son débit de parole. Elle m’a fait visiter la ville que je ne connaissais pas encore. Nous sommes revenus au parc vers 19 heures, fatigués d’avoir marché dans toute la ville. “C’était très sympa ! Il faut qu’on se revoie très vite, j’ai encore beaucoup de choses à te montrer !” dit-elle d’un ton très enthousiaste. “Oui je suis d’accord. Merci de m’avoir fait visiter, c’est super gentil.” Nous étions face à face, yeux dans les yeux. Un long silence s’installa. Ce n’était pas le genre de silence qui vous met mal à l’aise, mais celui de deux personnes qui n’ont pas besoin de parler pour se comprendre. Elle se rapprocha de moi, posa sa bouche sur ma joue et y laissa un baiser. “À très bientôt.” dit-elle, avant de s’en aller. À ce moment-là, quelque chose dans mon cœur s’étira. Une chaleur monta en moi avant de se répandre dans tout mon corps. Pour la première fois de ma vie, je ressentais la meilleure sensation au monde : l’amour.


Plusieurs rendez-vous ont suivi. Nous sommes souvent retournés à ce parc ; puis dans un bar ; puis dans un restaurant. Un soir, alors que nous avions passé toute la journée ensemble, je la raccompagnai jusqu’à chez elle. Nous marchions l’un à côté de l’autre quand nous sommes arrivés à l’intérieur du parc. C’était un raccourci pour aller jusque dans sa rue. Alors que nous étions juste à côté de la fontaine, je m’arrêtai : “Tu te rappelles de notre premier rendez-vous ?” Elle avait l’air étonné par ce que je venais de dire. “Oui bien sûr, comment oublier une journée pareille ?” Je regardai au sol. Toutes ces journées passées avec elle. Tous ces moments partagés ensemble. Je devais lui dire. “Je suis vraiment content qu’on passe du temps ensemble.” Ma voix tremblait de peur. C’était la première fois que j’allais déclarer mes sentiments. Elle se rapprocha de moi. “Moi aussi, je suis très heureuse quand on est ensemble.” Je levai la tête, surpris de son commentaire. Mes yeux étaient en train de devenir humides et mes lèvres tremblaient légèrement. “Vraiment ? Je veux dire, je sais que je ne parle pas beaucoup…” Elle s’approcha de moi. “Et je sais que ça peut être pénible, mais voilà…” Je ne la quittais pas des yeux alors que sa bouche s’approcha de mon visage. “J’aime me balader, manger et  rigoler avec toi, et je voulais juste te dire que…” Ses lèvres étaient maintenant posées sur les miennes, m’empêchant de terminer ma phrase. Le temps s’est arrêté à cet instant, nous laissant ensemble dans un moment de douceur et d’amour. Le silence régnait autour de nous, mais une phrase résonnait à travers nos cœurs : je t’aime.


C’était dans ce parc que tout a commencé, et c’est ici que tout s’arrêta. Après quatre années passées à ses côtés, j’ai décidé de la demander en mariage. Je ne pouvais tout simplement pas imaginer ma vie sans elle. Je l’ai amené dans ce parc, lieu de notre premier rendez-vous. Il faisait froid et j’avais mis mon manteau rouge. Je l’aime particulièrement, car en plus de tenir chaud, il dispose de très grandes poches. Idéal pour mettre en sécurité la bague que je lui ai achetée il y a quelques jours. Comme à l’époque, elle se tenait devant moi, sans rien dire. Ses yeux azur me transperçaient et me rappelaient chaque jour la chance que j’avais d’être avec elle. Mon genou droit toucha le sol glacé alors que ma main droite s’éclipsa un instant dans ma poche. Elle ressortit quelques instants plus tard avec à son bout le symbole de notre amour. “Marie, veux-tu m’épouser ?” Tout était parfait, comme je l’avais imaginé. La neige tombait encore, rendant ce moment encore plus romantique. Mais quelque chose n’allait pas. Pour la première fois depuis que je la connaissais, Marie ne disait rien. Elle était devenue muette. Ses yeux se portèrent sur la bague, puis sur moi, pour enfin revenir sur la bague. Sans dire un mot, elle se tourna et s’en alla. Me laissant seul. J’étais comme gelé sur place, mais la neige n’en était pas la raison. Mon cœur ne savait plus quoi faire. Il battait tellement fort il y a quelques instants pour au final ralentir encore et encore. Il était mort, mais j’étais encore en vie.