Métamorphose

Métamorphose

— Alors, tu es prêt ?
— Je ne sais pas… Tout cela me fait trop peur…

Les deux silhouettes se tenaient côte à côte au pied d’une marche d’environ trois mètres de haut. De loin, il semblait que tout les différenciait. Le personnage se tenant à droite était grand, et l’on pouvait facilement deviner à sa posture qu’il était sûr de lui. À l’inverse, son compatriote de gauche, petit et frêle, tremblait et regardait dans tous les sens, cherchant à tout prix une échappatoire à la situation dans laquelle il se trouvait. Derrière eux, le soleil se couchait progressivement, et de rares rayons lumineux venaient peindre leurs ombres sur l’obstacle qui se dressait devant eux.

— Tu peux y arriver, tu as déjà passé cette épreuve des dizaines de fois.
— Mais ce n’était jamais aussi haut que cela. Plus j’avance, et plus les marches prennent de la hauteur. Jamais je ne pourrais continuer comme ça. J’en suis incapable.

Une main se posa délicatement sur son épaule. Le petit personnage sentit le visage de son partenaire se rapprocher de lui.

— Je sais que tu es effrayé, et c’est tout à fait normal. Cette marche t’impressionne par sa hauteur, mais derrière elle se trouvera sans doute une autre marche, peut-être même encore plus grande que celle-ci. Et chaque fois que tu seras confronté à un tel obstacle, deux choix s’offriront à toi.

Il s’avança près de la marche qui leur barrait la route. Derrière lui, le jeune individu, qui contemplait toujours cet obstacle avec terreur, attendait patiemment la suite du discours de son compère. Il avait toujours été là pour lui dans les moments difficiles, et à chaque fois, il avait su s’appuyer sur lui pour progresser et aller de l’avant, si bien qu’il lui était impossible de s’imaginer une seconde se retrouver seul sans lui. Et aujourd’hui, devant ce qui lui paraissait être l’obstacle le plus difficile de toute sa vie, il s’en remettait aveuglément à son homme de confiance.

Ce dernier contemplait longuement cette marche qui causait tant de frayeur chez son ami. En voyant la hauteur de celle-ci, il avait tout de suite compris que le moment qu’il redoutait tant était venu. Il posa délicatement une main contre cette paroi glacée et, se tournant vers son apprenti, continua son discours.

— Tu peux décider de t’arrêter ici, et te contenter de l’espace qui t’est offert. Jamais tu ne découvriras les merveilles qui auraient pu apparaître devant toi et tu passeras ta vie à te demander ce qui se cache plus haut, les opportunités que tu auras manquées, les joies que tu ne vivras jamais, les découvertes auxquelles tu seras passé à côté, les émotions que tu n’auras pas la chance de ressentir. Tu erreras ici sans réel but, sans véritable motivation, sans aucun objectif, sans aucune passion. Au fil des jours, cet endroit, qui te paraissait convenable en premier lieu, commencera à te paraître de plus en plus terne et monotone. Là où tu voyais des couleurs, tu ne verras plus que du gris, là où tu entendais le son des oiseaux, tu n’entendras plus que le son oppressant du silence. Et plus tu attendras dans cet espace que tu considères comme étant un nid douillet, plus l’obstacle qui te barrait le chemin prendra de la hauteur. Et lorsque tu réaliseras l’erreur que tu as commise, lorsque tu prendras conscience que tu ne souhaites pas de ce genre de vie, il sera trop tard. Tu te retrouveras devant un obstacle infranchissable et tu regretteras toute ta vie de ne pas avoir réalisé plus tôt le terrible choix que tu as pris ce jour-là où tu pensais être incapable de franchir cette marche.

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Un silence s’installa entre les deux silhouettes. Le plus jeune avait cessé de trembler et regardait désormais non plus son ami, mais le barrage qui l’empêchait d’avancer. Il l’étudia davantage et commença à le trouver moins impressionnant que lors de son arrivée. Mais il se posait toujours cette question : cela en valait-il la peine ?

— Et qu’arrivera-t-il si je décide de l’escalader ? questionna-t-il.
— À l’inverse, si tu décides d’affronter tes peurs, si tu fais le choix d’être plus fort que tu ne l’étais la veille, alors chaque fois qu’un obstacle se dressera devant toi, tu sauras quoi faire. Les marches sont de plus en plus grandes ? Tu vois ça comme un défi à relever. Et plus tu avanceras, plus ces marches qui t’impressionnaient tant à l’époque te paraîtront ridicules. Et bientôt, sans même t’en rendre compte, tu franchiras la toute dernière marche de ton existence. Tu seras arrivé en haut de cette pyramide d’obstacles, et à ce moment-là, tu pourras te retourner et contempler tout le chemin parcouru depuis le début de ton aventure. Et une fois qu’on s’est hissé au sommet, les obstacles du passé ne nous paraissent que ridicules. De là haut, tu seras capable d’observer l’endroit où tu tiens à présent, cet endroit qui te paraît aujourd’hui convenable et suffisant, mais qui ne représentera plus rien dès lors que tu auras gravi le sommet, car ce qu’il a à t’offrir dépasse tes rêves les plus fous. Tout ce que tu as à faire, c’est de ne jamais abandonner, et toujours te battre pour continuer à avancer.

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Le soleil n’allait pas tarder à disparaître tandis qu’une légère brise de vent commençait à se lever. Peu à peu, les alentours furent happés par l’obscurité.

— Il faut te dépêcher. Si tu veux franchir cet obstacle, c’est maintenant ou jamais.

Le jeune individu qui n’avait pas perdu une miette des conseils de son ami paraissait encore sous l’emprise de son discours. Mais il était résolu à suivre ses indications.

— Je vais le faire. Même si je ne crois pas en être capable… Je suis bien trop petit pour atteindre sa hauteur.
— Ne t’en fais pas, je suis là pour t’aider.

Sans perdre de temps, la grande silhouette indiqua à son compatriote de monter sur ses épaules pour se saisir du bord de la marche.

— Ça ne marche pas… Je n’arrive pas à l’atteindre !
— Essaie encore, tu ne peux pas baisser les bras maintenant !
— Et si je n’y arrive pas ?
— Tu vas y arriver. Je crois en toi.

Et, regroupant toutes ses forces, le jeune homme sauta aussi haut qu’il pût et atteignit de justesse le rebord. Il se hissa non sans mal au sommet et se releva avec fébrilité. Il était dans un endroit illuminé de toute part, comme si le soleil venait tout juste de se lever. L’endroit était beau et chaleureux, rien à voir avec son précédent endroit de repos. Il regardait toujours droit devant lui quand la voix de son ami lui parvint de plus bas.

— Je suis fier de toi. Tu m’as prouvé que tu étais capable de prendre les bonnes décisions. Va maintenant, et ne baisse jamais les bras devant un obstacle. Je compte sur toi.

Le jeune homme se retourna aussitôt pour remercier son ami et l’aider à le rejoindre.

— C’est absolument merveilleux ici ! Viens vite me rejoindre pour que nous…

La surprise lui empêcha de terminer sa phrase. Au pied de l’obstacle qu’il venait de franchir, l’obscurité régnait, et aucune trace d’une quelconque personne. Son acolyte avec qui il avait traversé tant d’épreuves, qui l’avait toujours aidé dans les moments les plus difficiles de sa vie, avait tout bonnement disparu.

Il se retrouvait désormais seul. Mais cette idée ne l’effrayait plus.

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