Dernier Jour – Chapitre 5

Dernier Jour – Chapitre 5

L’endroit était calme en ce début de soirée. Un couple assis près de la fenêtre dégustait avec envie un hamburger, tandis que trois hommes, la cinquantaine environ, savouraient une Guinness, accoudés au comptoir du bar. Les murs rouge framboise arboraient quelques tableaux qui, à vu d’œil, avaient tous été réalisés par le même peintre tant ils se ressemblaient. À côté d’eux, on pouvait lire le menu du jour inscrit à la craie sur une imposante ardoise. Potatoes farls & Irish Coffee. De quoi faire raffoler n’importe quel irlandais.

La jeune femme s’assit au comptoir et je pris place à côté d’elle.

— Qu’est-ce que vous buvez ? me lança-t-elle.
— La même chose que vous, lui répondis-je, sans trop d’assurance.

Elle leva la main d’un geste élégant en direction du barman qui papotait avec les trois autres clients assis au comptoir.

Je ne l’avais pas remarqué tout à l’heure à cause de ma colère, mais cette femme avait un charme incroyable. Ses yeux émeraude accompagnaient divinement bien sa bouche pulpeuse arborant un léger rouge à lèvres, un petit nez en pointe venait se glisser entre les deux pour les séparer. De longs cheveux bruns descendaient le long de son dos et cachaient les boucles d’oreilles qu’elle portait. Son trench beige mettait en valeur sa fine silhouette, et laissait dépasser de longues jambes blanches avec à leur bout  des escarpins noirs.

— V’là pour vous ma p’tite dame, dit le serveur avec un fort accent irlandais, deux Guinness bien fraîches.

Elle le remercia et me tendit un des verres. La sensation de fraîcheur envahit ma main dès lors que je saisis la boisson.

— Une Guinness ? Vous trouvez pas que c’est légèrement cliché ?
— C’est sûr que ça fait très touriste, mais ça tombe bien j’en suis une ! s’exclama-t-elle avant de porter le verre à sa bouche et d’avaler deux bonnes gorgées. Plus je continuais de la regarder, plus je me sentais excité. Pour essayer de chasser ce trouble, je bus moi aussi. La bière arriva dans ma bouche et je sentis toutes les saveurs qu’elle dégageait. Je laissai le liquide se reposer quelques instants afin d’en profiter au maximum avant de l’avaler.
— Avec tout ça, vous ne m’avez toujours pas dit qui vous êtes, monsieur la star, dit-elle en insistant bien sur le “monsieur”.
— Vous avez le choix entre mon vrai prénom ou mon nom de scène, qu’est-ce qui vous plairait le plus ?
— Votre vrai prénom, évidemment.
— Liam.

Elle me regarda. Sans rien dire. Ses yeux me fixaient et me rendaient par la même occasion très mal à l’aise.

— Liam. C’est un prénom irlandais ça non ? ajouta-t-elle enfin. Vous êtes d’ici ?
— C’est exact, j’ai grandi dans cette petite ville avec mes parents.
— Ah je comprends, vous êtes en vacances pour les voir, c’est ça ?

Je ne répondis pas. Depuis la mort de mes parents, parler de ma famille était devenu un sujet délicat que je préférais ne pas aborder. À en voir le visage de mon interlocutrice, elle devina ma gêne et changea aussitôt de sujet.

— En tout cas, c’est une très jolie ville. Je ne suis là que depuis hier et je suis déjà sous le charme.
— Vous ne m’avez toujours pas dit votre nom.

Ma remarque la surprit.

— Et qui vous dit que je vais vous le donner, hein ? dit-elle avec un petit sourire narquois.
— Je vous ai dit comment je m’appelais, non ? C’est votre tour maintenant.
— Vous ne le méritez pas, mon cher ami. Pas encore, du moins. En attendant, appelez-moi “Lily”, ce sera très bien !

Elle avait beau être belle, cette fille avait le don de m’énerver. J’essayais de ne pas tenir compte de sa remarque.

— Alors, Lily. Vous venez d’où exactement ?
— Ça je peux vous le dire. J’ai habité pendant longtemps sur la côte ouest des États-Unis. Aujourd’hui je me suis installée près de New York pour mon travail. J’ai mal vécu le changement au début, je me sentais perdue et je n’avais qu’une envie c’était de rentrer chez moi. Mais avec le temps je me suis habituée à la vie ultra rapide de cette ville et j’ai du mal à la quitter maintenant.
— Je ne vous comprends que trop bien. Dans mon métier, je suis obligé de voyager tout le temps, pour des concerts, des festivals. On voit beaucoup de beaux paysages c’est certain, mais rien ne remplace notre chez soi. Au fait, vous travaillez dans quoi ?
—  Euh, je suis… comment dire… disons que je suis écrivaine.

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Elle descendit le reste de son verre et appela le serveur pour en commander un autre.

La soirée avait suivi son cours. Après plusieurs verres, nous nous sommes enfin décidés à commander quelque chose à manger. Deux menus du jour. Le pub s’était rempli puis vidé, et nous étions maintenant les seuls clients restants, à la même place que lors de notre arrivée, trop occupés à discuter pour prêter attention au monde autour de nous.

Nos Irish Coffees consommés traînaient sur le bord du comptoir tandis que nous continuions notre conversation comme deux amis d’enfance qui se retrouveraient après plusieurs années. Elle m’avait raconté sa vie et moi la mienne, des anecdotes d’adolescents plus ou moins drôles et des histoires plus farfelues les unes que les autres. J’en étais venu à oublier qu’à peine quelques heures auparavant, cette fille n’avait été qu’une inconnue. Jamais je n’aurais pensé passer la soirée en sa compagnie et encore moins la tutoyer comme une véritable amie.

Une chose est sûre, je la trouvais encore plus belle qu’en début de soirée. Était-ce parce qu’elle s’était livrée à moi sur sa vie ou tout simplement à cause des effets de l’alcool ? Quoi qu’il en soit, je prenais un plaisir immensurable et j’avais réellement l’impression d’être en vacances.

— Dis-moi, tu ne m’as pas dit pourquoi tu avais voulu devenir DJ. Les gosses veulent devenir pompier en général, ou astronaute.
— Jamais je deviendrai astronaute, déjà que j’ai envie de vomir en voiture alors dans une fusée, laisse tomber !
— Non mais sérieusement !

Elle avait sincèrement envie de connaître l’origine de cette décision. Pourquoi se lancer dans une carrière pareille ? Cette question, je l’avais entendu que trop souvent, et à chaque fois, je répondais par le même discours.

— Je vais te poser une question. À ton avis, quelle est la chose qui rassemble toute la population mondiale, peu importe les origines, les religions, les cultures ou les langues ?

Elle leva les yeux au ciel comme pour mieux chercher dans sa tête une réponse. La plupart des gens ne prenaient même pas la peine d’essayer de chercher et me demandaient directement de répondre. La voir se creuser les méninges me touchait d’une certaine façon. 

— Je dirais le sport. Tout le monde se réunit pour soutenir son équipe favorite, et ça partout dans le monde.
— C’est effectivement une réponse pertinente. Mais de mon point de vue, le  sport amène aussi un esprit de rivalité, voire de haine envers d’autres équipes.
— Bon alors, c’est quoi la bonne réponse ?

Elle se pencha en avant, ses yeux plongés dans les miens, attendant impatiemment mon explication.

— La musique. Elle est intemporelle et internationale. N’importe qui peut jouer de la musique, danser sur un morceau ou même chanter les paroles d’une chanson. Et dès lors, un esprit de cohésion se forme à travers les gens. Devant la musique nous sommes tous égaux. Peu importe qui tu es, d’où tu viens, ou à quoi tu ressembles. Noir ou blanc, Européen ou Asiatique, jeune ou vieux, riche ou pauvre, tout le monde se retrouve dans la musique.

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Lily continuait de me regarder, sa bouche légèrement entrouverte. Pendant un instant, j’avais l’impression que le temps s’était arrêté. Il n’y avait qu’elle et moi. Nous deux contre le reste du monde.

— Mon père était musicien, je suis forcément tombé amoureux de la musique et de ses bienfaits. Je ne me voyais pas faire autre chose que jouer de la musique, matin, midi et soir.
— Et pourquoi précisément DJ ? Tu aurais pu faire partie d’un groupe, je sais pas, quelque chose de plus conventionnel.
— J’y ai pensé au début. Et puis… Le fait de perdre mon père m’a un peu éloigné des instruments classiques. Finalement, c’est grâce à cette musique électronique que je me suis réconcilié avec la musique. Je peux composer n’importe quel style et rajouter des effets impossibles à reproduire sur un instrument classique, ça me donne une énorme liberté et j’adore ça.
— Si tu adores ça, pourquoi tu as dit à ton boss que tu n’en pouvais plus ? C’est bien ce que tu m’as raconté tout à l’heure, pas vrai ?
— Tout simplement parce qu’on ne me laisse plus composer avec la même liberté qu’à mes débuts. Maintenant que je suis populaire dans le milieu, le but est de faire vendre, pas de produire une musique qui me plaise.

Reparler de cette situation me déprima. Je ne voulais plus de cette vie où on m’imposait des choix artistiques. J’avais envie d’être moi, de m’imposer, mais je n’avais jamais eu le courage.

— Dis-leur d’aller se faire foutre.
Cette phrase provocatrice m’arracha de mes pensées.
— Pardon ?
— C’est vrai ! C’est grâce à toi que ces types se font du fric. C’est toi le “produit”. Donc si t’as envie de faire comme tu le sens, tu le fais, point barre. S’ils sont pas contents, tu cherches une autre maison de disques. Si t’es aussi populaire que tu le dis, il y aura forcément quelqu’un qui voudra de toi. Tant que t’apportes de la valeur à une entreprise, c’est toi le patron. Alors quand tu rentreras, tu leur diras droit dans les yeux tes conditions pour rester avec eux.

Ce que disait cette fille… était d’une logique implacable. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

Elle me vit sourire et fit de même. Elle semblait assez satisfaite de son petit speech.

— Allez, sortons d’ici maintenant, fit-elle, si je sens encore une odeur de bière je vais finir par m’étaler sur le sol.

Comme promis, je réglais l’addition, bien qu’elle insista pour en payer la moitié. Nous sortîmes dans la rue désormais sombre, à peine éclairée par un lampadaire qui aurait bien eu besoin d’un coup de neuf. Autour de nous, pas une seule âme qui vive. Seuls au monde. Le temps s’était rafraîchi et je commençais à avoir froid en plus d’être fatigué.

— Tu loges à quel hôtel ? lui demandais-je. Laisse-moi te raccompagner.
— C’est gentil mais je suis une grande fille, je peux me débrouiller toute seule tu sais !

Un rire nerveux m’échappa. Nos regards se croisèrent et nous nous mirent à rire en chœur, sans trop savoir pourquoi.

— Au fait, tu ne m’as toujours pas dit ton vrai nom. Je pense que je l’ai mérité.

Elle sourit à nouveau, révélant ses légères fossettes qui m’avaient échappé. Son regard se braqua vers le sol avant de se relever. Me transperçant de ses yeux verts, elle s’approcha près de moi et m’embrassa.

— Je m’appelle Lily. Pour de vrai.

Et elle disparut dans l’obscurité de la nuit.

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