Dernier Jour – Chapitre 3

Dernier Jour – Chapitre 3

— Les passagers pour le vol 854 à destination de Shannon sont priés de se présenter porte 5 pour embarquement immédiat.

Cela devait bien faire dix ans que je n’avais plus mis les pieds dans un aéroport et j’en avais presque oublié comment cela fonctionnait. Tous ces panneaux écrits une fois en anglais, puis en espagnol, ou encore en chinois, me donnaient le tournis. J’en étais presque à louper mon avion tant j’avais du mal à me repérer dans ce dédale sans fin. J’aurais bien demandé mon chemin aux nombreuses personnes m’entourant mais j’étais terrifié à l’idée que quelqu’un me reconnaisse. La dernière chose dont j’avais envie, c’était de devoir prendre la pose en forçant un sourire pour finir comme image de profil sur le Facebook de la personne m’ayant importunée. Et pour avoir vécu ce genre de choses, je me doutais bien qu’après avoir été reconnue une fois, les gens autour de moi commenceraient à se demander qui je suis. “Pourquoi ils le prennent en photo ? C’est une star ?” ou encore “ce serait pas ce présentateur là ? Tu sais celui qui anime les jeux sur la troisième chaîne, ah, comment il s’appelle déjà…” Le doute envahira leur esprit jusqu’à ce que l’un d’eux fasse le rapprochement : “si si je le reconnais c’est le DJ !” Et ce serait terminé de mon anonymat éphémère dans cet aéroport.

Heureusement, j’avais prévu le coup : une casquette des Lakers de Los Angeles, des lunettes de soleil bon marché avec verres à effet miroir, et enfin, une écharpe des Yankees de New York. De quoi passer pour un bon touriste et éviter ce genre d’embarras. Le seul problème de cet accoutrement, c’est que je crevais de chaud. L’écharpe m’aidait énormément à cacher mon visage, certes, mais elle m’étouffait aussi. Je sentais des gouttes de sueur perler sur mon cou et l’envie de me gratter devenait furieusement tentante.

— Les derniers passagers pour le vol 854 sont conviés d’urgence à embarquer porte 5, je répète, embarquement immédiat porte 5 pour le vol 854 à destination de Shannon.

Ma main droite s’immisça doucement dans ma poche de pantalon pour en retirer un billet froissé. “854, c’est bien mon vol. Mais elle est où cette putain de porte 5 ?” Je commençais à perdre mes moyens et à m’énerver, et la chaleur de mon déguisement n’aidait en rien. Du coin de l’œil, j’aperçus une femme avec un blazer United Airlines assise sur une chaise de bar près de la sortie. Il fallait que je sache rapidement où me rendre mais je ne voulais pas prendre le risque de me faire démasquer. Que devais-je faire ? “Oh et puis merde, on verra bien !”

Je m’approchai de la jeune femme à pas pressés, sans pour autant courir. Assise sur cette haute chaise avec ces longs cheveux noirs, elle me faisait penser à un corbeau perché sur la branche d’un arbre. Les traits de son visage m’indiquaient qu’elle devait être assez jeune, dans la vingtaine sans doute. Elle regardait son téléphone avec un regard d’une nonchalance qui caractérisait bien les jeunes d’aujourd’hui, toujours las, à avoir la flemme pour un oui ou pour un non. Lorsque je fus à son niveau, je m’empressai de lui demander mon chemin.

— Excusez-moi madame, je suis à la recherche de la porte 5, est-ce que vous savez où je peux la trouver ?

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— Attendez une minute je vous prie, dit-elle, totalement désintéressée, les yeux toujours rivés sur son appareil. Face à tant de mollesse, je perdis mon sang-froid.

— Écoute-moi bien petite, j’ai un avion à prendre dans moins de cinq minutes et je sais pas où aller, alors tu vas arrêter de regarder ton stupide écran qui t’abrutit toute la journée et tu vas me répondre parce que j’ai vraiment pas que ça à foutre d’attendre qu’une gamine comme toi daigne m’accorder son temps.

Son visage se releva et elle me fixait du regard. Elle paraissait décontenancée mais ne répondit pas tout de suite. Comme si quelque chose l’intriguait. Elle continua de me scruter avec ses yeux verts qui ne me laissaient pas indifférent. Il faut dire qu’elle était plutôt mignonne, tellement que j’en venais presque à rougir. Dix secondes s’étaient bien écoulées sans pour autant avoir eu une réponse de sa part. C’était beaucoup trop long et je n’aimais pas ça du tout. D’un coup, ses yeux s’écarquillèrent et sa bouche s’ouvrit légèrement.

— Je vous reconnais vous !

Il n’en fallut pas moins pour que je prenne mes jambes à mon cou et que je file dans l’autre direction. Dans ma course, je jetai un rapide coup d’œil derrière moi pour vérifier qu’elle ne me suivait pas. La pression retomba quand je la vis de nouveau sur son smartphone. “Ces jeunes alors…”


Après quelques minutes, j’avais finalement trouvé cette foutue porte 5. Je la cherchais entre la porte 4 et la porte 6, mais en fait, elle se trouvait de l’autre côté de l’aéroport, avec les portes impaires. “C’est d’une logique.” Je finis finalement par m’asseoir dans la cabine entre deux personnes. À ma gauche, il y avait un homme d’une cinquantaine d’années, assez fort. Il lisait le New York Times et son air disait “surtout ne me dérangez pas”. De l’autre côté, une vieille dame était déjà en train de s’assoupir. Je n’en étais que plus satisfait, le voyage allait être des plus tranquilles.

— Mesdames et messieurs ici votre commandent de bord, nous vous rappelons qu’il est interdit de fumer à bord. Pour votre sécurité je vous demande d’attacher votre ceinture, nous allons décoller d’ici quelques minutes.

Suite à cette annonce, nous avons eu droit au rituel de sécurité pour nous montrer les bons gestes à adopter en cas de catastrophes. Comme si cela servait à quelque chose. Dans le cas où notre avion viendrait à se crasher, ce serait la panique à bord et tout le monde hurlerait sans prendre le temps de mettre son masque à oxygène. Pendant que les hôtesses reproduisaient des gestes machinaux qu’elles avaient dû faire un bon millier de fois, je me saisis du magazine coincé entre une brochure sur les consignes de sécurité et une poche de vomi vide (en espérant qu’elle le reste).

“Rendez votre voyage plus rapide avec Aer Lingus” s’inscrivait en grosses lettres vertes sur la devanture du magazine. “Pourquoi à chaque fois que l’on parle de l’Irlande tout doit être vert ?” En même temps que je poussai un soupir d’exaspération, je tournai la page pour découvrir les offres proposées par la compagnie. “Profitez d’un menu exceptionnel à 12€” se vantait la page 34. En y regardant de plus près, pour ce prix-là vous avez droit à un sandwich jambon beurre et à une bouteille d’eau. Pour un soda, rajoutez trois euros, le double pour un dessert.

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— On se fout vraiment de notre gueule, bredouillais-je, tandis qu’une hôtesse passait à ce moment-là.

— Monsieur, je peux vous être utile ? dit-elle avec le sourire forcé que toutes les hôtesses arborent constamment.

Je ne voulais pas spécialement quelque chose à manger, mais ma course effrénée pour rejoindre l’avion m’avait donné soif, et un petit remontant ne me ferait pas de mal.

— Eh bien oui, j’aimerais vous prendre un verre de champagne. Non plutôt deux.

— Je suis désolée Monsieur, mais nous n’avons pas de champagne à bord, me répondit-elle avec une fausse mine de déception. Toutefois je peux vous proposer une sélection de vin qui pourrait vous donner envie.

— Non laissez tomber, soupirai-je. Amenez-moi plutôt un Coca bien frais.

Elle tourna les talons pour me chercher mon breuvage tandis que je restais avachi dans mon siège. “Pas de champagne non mais je te jure.” On n’a pas ce genre de problème quand on est une star. Pour voyager entre chaque festival, notre équipe avait un jet privé avec un fauteuil en cuir pour chacun d’entre nous. En plus d’avoir énormément d’espace, nous avions toujours un buffet avec plus qu’il n’en fallait pour nous sustenter et du champagne à volonté. En toute honnêteté, le luxe est une chose dont on a du mal à se défaire. Mais c’est justement ce dont j’avais besoin, un peu de temps loin des projecteurs pour revenir à une vie plus modeste. Une vie normale. J’avais décidé de partir dans mon village natal en Irlande, en espérant retrouver cette âme d’enfant qui n’existait presque plus en moi. Et, avec un peu de chance, je retrouverai peut-être la passion pour la musique qui m’animait tant étant plus jeune.

Cette vision apaisante qui se formait dans ma tête fut interrompue par l’hôtesse qui me brandit mon Coca, toute fière d’elle avec son stupide sourire de marionnette. Je saisis la canette sans la remercier et attendit qu’elle s’en aille pour l’ouvrir. Il me fallut deux gorgées rafraîchissantes pour assouvir ma soif. Mes mains se crispaient sur la canette alors que l’avion entra en mouvement. L’icône indiquant qu’il fallait boucler sa ceinture s’alluma et les hôtesses passaient maintenant entre les rangs pour vérifier que tout le monde respectait bien la consigne. La vieille dame à ma droite s’était réveillée et avait l’air d’attendre patiemment que l’avion décolle avant de repartir dans les bras de Morphée. Sans doute allait-elle se réveiller pour l’atterrissage, comme si elle ne voulait pas rater ces deux moments du vol. À ma gauche, l’homme trapu avait déposé son journal sur ses jambes et regardait au-dehors à travers le hublot.

L’avion se positionna sur la piste et d’un coup violent et sec accéléra en ligne droite. Trente secondes plus tard, nous étions dans les airs, en route pour l’Irlande. Certains allaient là-bas pour le travail ou pour profiter de quelques semaines de vacances, d’autres revenaient à la maison pour retrouver leur famille. Moi, je m’y rendais pour ces trois raisons à la fois.

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