Dernier Jour – Chapitre 2

Dernier Jour – Chapitre 2

Les techniciens s’affairaient sur le bord de la scène pour démonter tous les équipements. Il y avait de tout, des lampes, des écrans, des canons à fumée et bien évidemment des enceintes aussi lourdes qu’un éléphant. Les festivaliers s’étaient déjà dispersés et quelques personnes commençaient à nettoyer les détritus laissés par les visiteurs. Là aussi on retrouvait un large éventail d’objets en tout genre. Outre les habituels verres et canettes de bières, il y avait aussi des bracelets, des montres et parfois même des téléphones. Il n’était pas rare que pendant leur service, les employés chanceux trouvant une montre au sol la gardent comme réponse pour leur corvée. “Ces jeunes n’ont qu’à faire plus attention à leurs affaires”, se disaient-ils, sans doute.

Les stands de boissons et de nourriture, eux, tournaient encore à plein régime. Cela s’expliquait facilement : après avoir sautillé comme s’ils étaient sur un trampoline, les milliers de festivaliers avaient maintenant faim et rien ne pourrait les arrêter. Les employés servaient tant bien que mal cette bande de jeunes qui s’attroupait devant eux, mais on pouvait deviner à leur allure rapide et nerveuse qu’ils n’étaient pas à l’aise face à cette foule les encerclant.

Le projecteur principal venait maintenant de s’éteindre et devant la scène ne se trouvait plus âme qui vive. Le calme après la tempête. Un des techniciens transportait avec lui la dernière enceinte pour la ranger dans sa housse. Il passa à l’arrière de la scène pour se rendre dans le local où l’on rangeait tout le matériel technique. Sur sa route, il devait passer par un long couloir rempli de portes avec sur chacune d’elle un bout de papier où était inscrit le nom d’un DJ. Il y en avait environ une dizaine, une pour chaque artiste, afin qu’ils puissent être tranquilles avant de monter sur scène.

En passant près de ces portes, le technicien ne percevait aucun bruit. Il se dit qu’après leur représentation, la plupart des DJ étaient déjà repartis en direction de leur prochain festival ou tout simplement à l’hôtel du coin. Il continua sa route avant de s’arrêter près d’une loge qui était manifestement encore occupée. Et ils n’y allaient pas de main morte à l’intérieur. Les voix que l’on pouvait entendre étaient remplies de rage et de colère, et on reconnaissait quelques insultes de temps à autre. Il n’y a pas à dire, ça chauffait là-dedans. Le technicien regarda le nom inscrit sur la porte avant de reprendre sa route. “Je ne sais pas ce qu’il a fait ce Liam Murphy, mais j’aimerais pas être à sa place”, se dit-il.


— T’es complètement taré Liam, tu le sais ça ?

— Je m’en contre fous, tu me feras pas changer d’avis.

Cela faisait plus de quinze minutes que mon producteur et moi étions en train de nous hurler dessus. Je pouvais comprendre son mécontentement après tout, c’était son boulot de faire en sorte que je publie régulièrement des musiques afin de garder ma place dans le top des DJ du moment. Ce processus était assez répétitif : je travaillais d’arrache-pied pendant plusieurs semaines afin de réaliser une vingtaine de chansons. Ensuite, notre label en publiait une de temps en temps en fonction des tendances du moment. Juste avant l’été, une dizaine de chansons étaient regroupées pour composer un nouvel album qui avait pour ambition de toujours finir premier en terme de ventes. Après tout, plus les gens écoutaient mes chansons, plus il y avait de chances qu’ils viennent me voir en festival. Car, on ne se le cache plus vraiment dans le milieu de la musique, mais les disques ne rapportent plus rien.

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Quand j’y pense, c’est assez ironique. C’est à la fois internet qui m’a permis de faire de la musique, mais c’est aussi à cause de lui que mes albums ne se vendent pas. Plus les années passent et plus le piratage devient important, à tel point que la sortie d’un album n’est même plus rentable. Le calcul est simple, vous devez payer le compositeur pour produire les chansons, les paroliers, les chanteurs, les designers pour la couverture de l’album et la campagne marketing. Tout ça, anéanti par un simple bouton “Télécharger” qui en moins de vingt secondes vous permet d’avoir gratuitement l’album complet sur votre ordinateur. Personne ne peut y échapper.

Il faut donc trouver des astuces pour aguicher le public et les faire venir à des festivals qui sont, eux, très rentables. J’étais donc présent sur cinq réseaux sociaux où je publiais régulièrement des photos, des vidéos, des extraits de chanson, afin de garder précieusement mon public “au plus près de moi”. La vérité derrière cette supercherie, c’est que je suis constamment entouré de trois personnes qui ont pour mission de tenir à jour ces comptes promotionnels. Ils me prennent en photo chaque jour et sous tous les angles pour alimenter les fans qui se lasseraient au bout d’un jour d’inactivité sur les réseaux. Cet entourage permanent était certes déconcertant au début, mais j’avais fini par m’y habituer au fil du temps.

Aujourd’hui cependant, après ce festival concluant ma tournée de l’été, j’étais à bout. Entre ces “moucherons” qui me tournent autour sans arrêt, l’obligation de sortir de nouvelles chansons et le rythme infernal des festivals, je ne tiens plus. J’en avais ras la casquette, et j’avais décidé d’arrêter cette passion qui était devenue un métier une bonne fois pour toutes. Cela n’a évidemment pas plus à mon manager.

— Et comment tu feras si tu arrêtes ? Niveau argent je veux dire, t’as pensé à ça ?

— Me prends pas pour un con Steven, tu sais très bien qu’avec toutes les royalties que je touche, je suis largement peinard jusqu’à la retraite.

— Et ton public alors ? Ils vont te détester.

— Qu’ils aillent tous se faire foutre. Ce n’est pas mon public et tu le sais très bien.

— On va pas reparler de ça, c’était le choix du label de te faire changer de genre musical et ça a effectivement boosté tes ventes. Au lieu de broncher, tu devrais être content !

— Bordel mais je m’en carre totalement de leur putains de chiffres ! Moi ce que j’aime c’est la musique, MA musique pour être exact, celle que je faisais à mes débuts. Ça me faisait vibrer, ça me motivait chaque matin à donner le meilleur de moi-même pour composer quelque chose d’encore plus mélodieux, d’encore plus dansant. Je pouvais mettre les sonorités que je voulais dans chaque chanson, des sonorités qui me correspondent à moi et à mon enfance. Et tout ça a été balayé et pour quoi ? Pour faire plus de fric. Résultat, je suis obligé de me taper des heures derrière mon ordi pour bosser sur des musiques fades, qui se ressemblent toutes entre elles. Je n’ai plus aucune passion dans ce que je fais et je l’entends au résultat. C’est de la merde. Ça se vend peut-être bien mais je m’en moque, ce n’est pas pour ça que j’ai commencé la musique.

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Ma tirade avait surpris mon manager et, pour la première fois depuis que nous étions entrés dans la loge, le calme s’installa. Assis sur le large fauteuil qui dominait la pièce, il se trouvait à peine à un mètre de moi qui avait en guise de chaise un énorme pouf jouant un air rappelant l’océan à chacun de mes mouvements. La table basse était la seule chose nous séparant, comme un mur qui nous empêchait de nous sauter dessus. Je jetai un regard en direction de la porte, en espérant que quelqu’un entre pour me sauver de cette situation. Mon manager vit mon regard se détourner et essaya de capter mon attention.

— Si tu veux je peux en parler aux dirigeants du label, dit-il, la voix tremblante. Ils accepteront peut-être de te laisser faire un album selon tes envies.

— Tu sais à quand remonte la dernière fois que j’ai réalisé un titre à mon goût ? lui répondis-je, ignorant totalement sa remarque. Plus de deux ans. Deux ans que je m’emmerde à réaliser des musiques sans saveur et à faire semblant d’être en forme dans les festivals du monde entier. J’ai même débuté celui de ce soir par un “est-ce que vous êtes chaud ce soir ?”, non mais tu te rends compte ?

J’eus un léger rire nerveux dû à la pression que j’étais en train d’évacuer. Des larmes que je n’arrivais pas à contenir coulaient doucement le long de mes joues. Devant ma détresse, mon manager réagit instantanément.

— Écoute Liam, je vois bien que ça ne va pas et je t’avoue que je ne m’en étais pas vraiment rendu compte. Je pensais que tu serais venu me voir plus tôt pour en parler, mais je sais que c’est aussi mon travail de voir quand ça ne va pas. Alors voilà ce que je te propose : deux semaines de vacances pour te reposer. Je te garantis que je ne t’embêterai pas avec des coups de fil, tu auras la paix. Prends ce temps pour toi, pour te ressourcer. De mon côté, je vais voir si je peux arranger les choses.

Il resta un moment assis face à moi, puis se leva et se dirigea vers la porte.

— Hey Steven, bredouillais-je.

Sa main saisissait déjà la poignée. Il se retourna et, pendant un long moment, nous échangeâmes un regard qui en disait long sur notre amitié. Même s’il y a quelques minutes à peine nous étions au bord de nous étrangler, je ne pouvais pas oublier le parcours que nous avons fait ensemble, toutes les épreuves que nous avons surmontées. Il a toujours été un excellent manager, et, à cet instant, à travers son regard, je savais qu’il ne m’abandonnerait pas. Ma bouche allait s’ouvrir pour le remercier de toutes ces années qu’il avait passées à m’accompagner et à me supporter. Avant d’avoir pu dire le moindre mot, il me lança un léger sourire et sortit de la pièce.

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