Dernier Jour – Chapitre 1

Dernier Jour – Chapitre 1

— Ça va être à toi dans deux minutes Liam. T’es prêt ?

Comme à son habitude, mon producteur venait d’entrer dans ma loge pour vérifier que tout allait bien avant que je monte sur scène. Ce petit rituel avait démarré il y a cinq ans lorsqu’il m’avait fait signer dans le label de musique dont il était lui-même le dirigeant. « Je vais faire de toi une star », me disait-il sans cesse. À partir de là, tout était allé très vite, et me voici aujourd’hui à faire la fermeture du plus gros festival électronique au monde.

Si le gamin que j’avais été savait ce que j’étais devenu, il serait surement en extase. Depuis mon plus jeune âge, je me suis passionné pour la musique. À l’époque, mes parents et moi habitions dans une petite ville à l’ouest de l’Irlande. Mon père était un pianiste dans un groupe de jazz et se produisait chaque année au Cork Jazz Festival avec sa bande d’amis. Il a réussi à me transmettre sa passion et m’a également appris à jouer du piano alors que je n’avais que six ans. Année après année, je domptais de plus en plus l’instrument et j’arrivais à accompagner mon père sur certains morceaux. Rien qu’à ses yeux, j’arrivais à deviner à quel point il était fier de moi. Il n’a cependant jamais pu me le dire.

Pour mes dix ans, j’avais reçu une guitare assez rustique, mais qui produisait encore un son clair et mélodieux. En voyant les rock stars à la télé, je voulais moi aussi être « cool » avec une guitare autour du cou. Mon père n’était pas d’accord et me rabâchait que cela n’était qu’une lubie et que j’en serais lassé au bout de quelques jours. Mais mon acharnement avait finalement convaincu ma mère de m’en faire cadeau. Deux jours après ce magnifique présent, papa est mort. Comme s’il n’avait pas résisté au fait que je change d’instrument. Le mois suivant, j’étais resté enfermé dans ma chambre sans toucher ni au piano ni à ma toute nouvelle guitare. La musique ne pouvait même pas m’aider à ce moment-là.

Les mois qui suivirent, j’essayais tant bien que mal de me remettre à la pratique d’un instrument, mais à chaque fois que je posais mes doigts sur une touche ou une corde, je ne pouvais m’empêcher de penser à mon père. J’avais l’impression que plus jamais je ne pourrais me remettre à la musique, étant devenu allergique au moindre instrument. C’était sans compter sur ce jour, ce moment de ma vie qui a provoqué une sorte de déclic et à partir de cet instant, ma vie allait totalement basculer.

En ce dimanche d’automne où il faisait déjà nuit, j’étais avachi dans le canapé de ma maison en train de zapper sur les différentes chaînes de télévision. J’avais un petit rituel bien à moi devant la télé : je lançais la première chaîne et si au bout de dix secondes cela ne me plaisait pas, je passais à la chaîne suivante. Je répétai ce processus jusqu’à enfin tomber sur un dessin animé rigolo ou même un clip de musique entraînant. Au bout d’un moment, je suis tombé sur une interview d’un homme que je n’avais alors jamais vu. Il racontait qu’il était content de la sortie de son nouvel album et qu’il avait hâte de partir en tournée. Le plan suivant le montrait sur une scène devant des milliers de personnes…sans aucun instrument. Cela me rendait perplexe : comment cela se fait-il que ce type sorte un album s’il ne joue même pas d’un instrument ? Tout ce qu’il y avait devant lui était un ordinateur et une sorte de grosse plaque de cuisson avec des boutons ressemblant à ceux que l’on trouve dans les cockpits d’avion. Il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité.

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Le lendemain, je questionnais mes camarades de classe sur ce que j’avais vu la veille.

— Quoi tu le connais pas ? C’est un super DJ ce gars-là.
— Didjey ? Ça veut dire quoi ?
— Aucune idée mais il fait des musiques électroniques avec des platines et c’est super bien !

Devant tant de nouveautés, j’étais quelque peu perplexe. Aussi, je décidai de vendre ma guitare toute neuve et, avec les sous que j’avais économisés, décidai de m’acheter une platine rien que pour moi. Quand j’étais revenu à la maison ce jour-là, je faisais bien attention de ne pas croiser ma mère qui m’aurait assassiné si elle savait ce que je ramenais du magasin de musique. J’enjambai les marches quatre à quatre pour finalement me retrouver dans ma chambre où je pouvais enfin déballer mon colis.

L’objet était moins impressionnant que celui que j’avais vu à la télévision. Il était un peu plus grand que mes cahiers d’école mais possédait bien ces deux grosses plaques à gauche et à droite. Je restai ébahi devant cet instrument dont je ne connaissais rien, et je touchais avec hasard plusieurs boutons, sans que cela ne fasse quoi que ce soit. « Bon et maintenant, comment ça marche ce machin ? »

Ma mère dira ce qu’elle veut, il faut reconnaître qu’internet reste quand même un outil incroyablement pratique. Même pour un gamin de mon âge, j’arrivais sans problème à trouver des explications sur la machine que je venais d’acheter. Sur la vidéo, on pouvait voir un homme avec devant lui une installation ultra complexe et des fils qui ondulaient dans tous les sens. Tout ça juste pour faire fonctionner l’énorme platine qu’il avait face à lui.

Il expliquait dans un premier temps comment connecter cet objet métallique à un ordinateur pour pouvoir jouer de la musique. Impossible de pouvoir émettre le moindre son si vous n’êtes pas directement relié à votre ordinateur. « Pas pratique ce truc ». Ensuite, il fallait ouvrir un programme informatique qui permettait de mettre des chansons sur les platines. Le figurant fit glisser un fichier mp3 sur la platine de gauche, et hop ! Il pouvait maintenant appuyer sur “play” et commencer à mixer.

Suivit ensuite une brève explication sur le rôle de chaque bouton qui se trouvait disposé un peu partout sur la devanture. Des mots techniques furent employés que je ne connaissais pas du tout, et je me sentais vite débordé par tant d’informations. Mais je ne me laissais pas décourager, et j’essayais de bien retenir ce qu’il disait pour le mettre en œuvre la prochaine fois.

Ainsi, chaque fois que ma mère se rendait à la salle de sport les mardis et jeudis soir, c’était pour moi l’occasion de mettre en pratique ce que j’avais appris. Les premières fois furent fastidieuses tant mes connaissances étaient limitées, mais au bout de ma quatrième séance, j’arrivais enfin à sortir un son de cette maudite platine. Les semaines passèrent et je commençais à prendre le coup de main. J’avais réussi à faire ma première transition entre deux chansons et j’en étais plutôt fier. Toutefois, je restais quand même sur ma faim. Jouer des chansons et les combiner était sympathique, mais où était la réelle production musicale ici ? Et comment pouvait-on créer une musique avec cet engin ? Il fallait que je me renseigne davantage.

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Une fois de plus, j’étais reparti sur internet pour en apprendre plus sur le mystère que renfermaient les DJ et comment ils arrivaient à sortir des albums entiers à l’aide d’une platine. Je cliquai sur la première vidéo qui apparut dans les résultats et cette fois-ci, le cadre était différent. Il n’y avait plus personne à l’écran mais juste la vidéo d’un écran d’ordinateur. On entendait derrière un inconnu parler et expliquer ce qu’il était en train de faire.

Il se trouve qu’une platine ne sert pas du tout à créer de la musique électronique. En réalité, tout ce dont un artiste a besoin c’est une souris et un clavier. Il fallait une nouvelle fois utiliser un logiciel complexe afin de placer des notes de musique les unes à la suite des autres, jusqu’à ce qu’on obtienne quelque chose de mélodieux.

J’étais désemparé de voir qu’il fallait que j’apprenne une nouvelle fois un logiciel compliqué pour enfin réaliser une musique. Je commençais à regretter ma guitare…

Pour autant, je n’avais pas baissé les bras, et après des semaines, j’avais enfin composé mon tout premier morceau (si on pouvait appeler cela comme ça). Je m’empressai de le mettre sur mon baladeur mp3 pour le faire écouter à mes camarades le lendemain.

— C’est cool ce truc, c’est qui qui l’a fait ?

Quand je leur révélai que j’étais à l’origine de cette chanson, ils me regardèrent tous avec de grands yeux, comme s’ils venaient d’apercevoir un alien sortant de son vaisseau spatial. Tout le reste de la journée, ils n’avaient pas arrêté de me demander comment j’avais fait pour créer un morceau pareil et si j’allais devenir célèbre. Dans un élan de fierté, je leur répondis :

— Un jour, je serai le plus grand DJ du monde, et je vous inviterai tous à mon festival !


Et me voici aujourd’hui, réalisant mon rêve. Ce soir sera la clôture de ma tournée annuelle avant de retourner dans mon studio et de travailler à la création de nouvelles chansons. Je ne sais pas si mes amis d’enfance que j’avais tant impressionnés à l’époque seraient là à m’attendre dans la foule ou s’ils m’avaient totalement oublié.

— La scène est libre, en piste champion !

Je fus retiré dans mes pensées par l’appel du devoir. Tous ces gens dehors m’attendaient et je ne devais pas les décevoir. Après avoir bu une gorgée de la bouteille d’eau qui traînait sur la table basse de ma loge, je m’extirpai du canapé et me rendis tout droit vers la scène principale pour faire danser chaque personne au rythme de mes tubes les plus populaires. Je laissai échapper un soupir. “Allez Liam, c’est la dernière. Après ça tu seras tranquille”. Un technicien me brandit un micro et me fit signe de monter les marches devant moi pour faire face à mon public. À la dernière marche, je me forçais d’esquisser un sourire juste avant de me retrouver face aux projecteurs et à la foule.

— Est-ce que vous êtes chaud ce soir ? hurlais-je dans le micro.

La totalité du public répondit sourdement par la positive. Tous ces gens étaient heureux d’être ici. Sauf moi.

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