Chocolatine (2/?)

Chocolatine (2/?)

« Il vous faut aller dans la direction du métro et prendre la deuxième rue à gauche, vous verrez, vous ne pouvez pas le rater ! » Ces mots résonnaient dans la tête de Ralph. C’était la première fois qu’il mettait les pieds dehors depuis qu’il avait déménagé. Une autre vie dans une autre ville. Il en avait besoin. Il s’était mis sur son trente-et-un pour l’occasion : une chemise blanche avec les manches retroussées deux fois ni plus ni moins. Son pantalon bleu marine faisait contraste avec ses chaussures en daim beige, qu’il ne mettait que très rarement. Il marchait à une allure saccadée, due au mélange de détermination et de peur qu’il ressentait. Il avait amené avec lui son CV et sa lettre de motivation, ainsi que le journal où figurait l’offre d’emploi à laquelle il se rendait. Il s’agissait d’une banque près du centre-ville. Ralph se souvenait avoir vu les pubs à la télé : « À la BNO, votre argent va vous rapporter gros ! ». Il ne savait même pas ce que voulait dire BNO. Banque Nationale d’Occitanie ? Brevet de Natation en Outre-mer ? Bière Nature aux Olives ? Cela lui importait peu du moment qu’il décrochait ce travail. Il savait pertinemment qu’il serait mal payé et qu’il était surqualifié pour un tel poste. Mais c’est exactement ce qu’il voulait. Du changement.

« Vous ne pouvez pas le rater ! » Ralph avait suivi les instructions à la lettre. Le panneau « Arrêt de la coccinelle » montrait bien qu’il ne se trompait pas. Il avait finalement trouvé l’arrêt de bus qui le conduira à son entretien d’embauche. Il se voyait déjà attendre ici tous les matins pour aller travailler. Il y avait même une boulangerie juste en face. La vue de celle-ci réveilla le ventre de Ralph. Il faut dire qu’il n’avait pas eu l’idée de prendre son petit-déjeuner. Il regarda le tableau des horaires du bus. Trois minutes. Juste le temps de s’acheter un en-cas. Ni une ni deux, il traversa la rue et entra dans la boulangerie. Deux personnes attendaient déjà de se faire servir. Cela lui laissait le temps de parcourir les viennoiseries et pâtisseries qui donnaient toutes l’eau à bouche. « Et voilà Monsieur, une baguette pas trop cuite. Bonne journée ». Plus qu’une personne avant de pouvoir régaler son estomac. Il allait se laisser tenter par un éclair au chocolat et se voyait déjà n’en faire qu’une bouchée. Au même moment, Ralph entendit un crissement de pneu provenant de l’extérieur. Le bus venait d’arriver. Il savait qu’il ne pouvait pas se permettre d’arriver en retard à son rendez-vous. Il le voulait ce travail. Il en avait besoin. La gourmandise devra attendre. Usain Bolt aurait été jaloux du sprint que Ralph effectua pour se rendre à son bus. Il prit place à l’arrière et posa sa tête contre la vitre, observant la devanture de la boulangerie et s’imaginant toutes les bonnes petites choses qu’il aurait pu manger. La personne qui attendait devant lui venait de sortir tandis que le bus commençait à démarrer. Elle n’avait acheté qu’une viennoiserie. Une chocolatine.


« Vous savez où je pourrais trouver la boulangerie la plus proche ? » Le temps s’était comme arrêté lorsqu’elle finit de prononcer ces mots. Il ne voyait plus qu’elle. Il ne s’était pas trompé sur son sourire, et, l’observer d’aussi près lui procurait une étrange émotion. Comment vous décrire ça. Imaginez-vous un dimanche dans votre maison, en train de savourer un délicieux chocolat chaud alors que vous entendez le bruit de la pluie au-dehors. Vous sentez cet apaisement ? C’est exactement ce que Ralph ressentait à ce moment précis. Il était en paix. « Vous êtes sûr que ça va ? » Cette sérénité qui remplissait le corps de Ralph lui avait fait oublier la situation dans laquelle il se trouvait.

« Excusez-moi, j’étais perdu dans mes pensées.
– Ne vous en faites pas. Je vous demandais par hasard si vous connaissez une boulangerie près d’ici. Je me rends toujours là d’habitude et comme elle vient de fermer, je ne sais plus où aller ».

Il nous arrive parfois dans la vie de ne pas savoir ce que nous faisons. Nous ne contrôlons plus rien et nous prenons parfois les décisions les plus farfelues sans même penser aux conséquences. Parfois, notre conscience nous ramène à la raison et nous évite de nous retrouver dans des situations impossibles. La conscience de Ralph n’était pas présente à ce moment-là.

« Ne vous inquiétez pas, j’ai négocié avec la propriétaire pour pouvoir reprendre son commerce. Le temps de tout préparer, je serai ouvert pour la semaine prochaine ».

À peine eût-il fini sa phrase qu’il se rendit compte de l’ignominie que sa bouche venait de dire. Tenir une boulangerie ? Lui ? Il ne savait même pas comment faire du pain. Il ne savait d’ailleurs même pas si l’établissement était à vendre !

« Vraiment ? » dit-elle, esquissant un large sourire. Non, criait Ralph. Mais il n’arrivait plus à parler. « Alors nous allons nous revoir, je viens ici tous les matins pour le petit-déjeuner. Attention, j’espère que ce sera bon ! Oh mince, je vais être en retard ! Désolée, mais je dois filer. On se voit la semaine prochaine ! » Elle avait l’air aussi ravi que Ralph était dépité. En la voyant s’éloigner, il ne put s’empêcher de repenser à ce qu’il venait de dire. Jamais il n’arriverait à faire vivre ce commerce. Qu’allait-il faire maintenant ? Pourquoi pas lui dire que c’était une blague ? Ou bien déménager à nouveau, dans un autre pays cette fois ? « Mais enfin qu’est-ce que je raconte » pensa Ralph à haute voix. Il avait trouvé ce qu’il allait faire. Rien. Après tout, il se fichait bien de ce qu’il avait dit. Cette fille n’aura qu’à aller dans une autre boulangerie pour commander une chocolatine, à exactement huit heures du matin, du lundi au vendredi. Et il ne la verrait plus…

« Oh, excusez-moi, j’ai oublié de me présenter ». Ralph releva les yeux et s’aperçut qu’elle était revenue vers lui. « Je m’appelle Émilie ». En prononçant ces mots, elle arborait le plus beau sourire de tout le quartier. Peut-être même de toute la ville. « Ralph. Enchanté ». Elle sourit de nouveau. « Eh bien, Ralph, il me tarde de venir dans ta boulangerie. À plus tard ! » Et elle le laissa là.

Il savait bien qu’elle ne pourrait jamais goûter à ses produits, puisqu’il n’avait pas racheté la boulangerie. Et même si tel était le cas, il ne connaissait rien du métier de boulanger. Ce serait du suicide que de se lancer là-dedans. Autant abandonner.



« Non. Ce n’est pas comme ça que je dois voir les choses ». Ralph médita plusieurs instants sur le trottoir faisant face à son arrêt de bus. « Après tout, pourquoi pas essayer ? » se dit Ralph. « Moi qui voulais du changement, avec ça je ne serai pas déçu ». Au fond de lui, il savait qu’il s’embarquait dans quelque chose qu’il ne pouvait pas contrôler. Mais il était comme ça. Il prit note du numéro de téléphone inscrit sur la devanture et appela aussitôt. La patronne s’étonna de l’engouement de Ralph pour sa boulangerie et lui proposa même des cours pour qu’il puisse apprendre le métier. Il appela aussi la banque pour leur signaler sa démission. C’était une nouvelle page qui se tournait pour lui. Il y avait beaucoup de chances pour que cela soit un échec lamentable, qu’il perde tout son argent et qu’il se retrouve à la rue, sans travail. Mais dans sa tête, cela ne lui importait plus. Car il savait que même si cela devait arriver, il pourrait la revoir au moins une fois de plus. Émilie. Chocolatine.

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