Chocolatine (1/?)

Chocolatine (1/?)

De fines gouttes de pluie commençaient à tomber. Le soleil avait laissé place aux nuages et on pouvait déjà entendre le grondement de la foudre au loin. Le vent, de plus en plus violent, faisait danser les arbres sur un rythme peu commun. Dans la rue, une vague de parapluie avait fait son apparition. Il y en avait pour tous les goûts : des clairs, des foncés, des rayés, avec motifs, etc. On pouvait noter sur certains d’entre eux, des petites phrases humoristiques telles que « Après la pluie vient le beau temps ». Les enfants s’amusaient à sauter à pieds joints dans les flaques avec pour but de faire la plus grosse éclaboussure possible. Le quartier se vidait au fur et à mesure que la pluie s’intensifiait, et bientôt plus l’ombre d’une personne dans les rues.

Bus n°96 – Arrêt de la coccinelle. En retard. Ralph avait l’habitude d’attendre. Il connaissait cet arrêt de bus par cœur et savait pertinemment qu’être à l’heure n’était pas la spécialité du chauffeur. Mais cela lui importait peu. Il aimait prendre le temps de regarder autour de lui, d’observer les passants déambuler. Son passe-temps favori était de s’imaginer la vie de tous ces gens. Il s’était pris d’affection pour une jeune femme qui avait l’habitude de s’arrêter tous les matins pour acheter une chocolatine à la boulangerie. Du lundi au vendredi, à exactement huit heures du matin, elle était là. Difficile de la manquer, avec ses longues jambes fines et gracieuses, digne d’une marathonienne. Mais ce qui retenait le plus l’attention de Ralph, c’était son sourire lorsqu’elle sortait de là, une chocolatine à la main. Elle rendait jalouses toutes ces filles que l’on peut voir dans les publicités pour dentifrices. Elle dévorait la viennoiserie de ses yeux bruns en amande. Sa longue chevelure noire faisait contraste avec sa peau aussi blanche que de la neige. Il ne manquait plus que les sept nains. Il ne connaissait pas le nom de cette fille, mais il avait pris l’habitude de l’appeler « Chocolatine ». Ralph manquait d’imagination. Perdu dans ses pensées, il ne s’était pas rendu compte que le bus venait d’arriver, et que le chauffeur le regardait droit dans les yeux, impatient.

« C’est du très bon travail Ralph, comme toujours ! » Le directeur ne manquait jamais de complimenter Ralph. Il faut dire que ce dernier était très minutieux dans son travail. Il avait été embauché dans l’une des banques les plus prestigieuses du pays, et tout le monde était content de lui. En deux ans et demi, il n’était jamais arrivé en retard. Cela montrait bien à quel point Ralph adorait son travail. Il prenait toujours soin de nettoyer les locaux comme s’il s’agissait de sa propre maison. À la fin de son service, le sol était aussi resplendissant que les joyaux de la couronne. Content de lui, Ralph rangea le matériel de nettoyage dans le placard prévu à cet effet avant de partir se changer. En ce premier jour d’automne, il avait prévu le coup : un long manteau bleu marine, une écharpe blanche en soie et des chaussures adaptées à la pluie. La pluie. C’était ça qu’il avait oublié ce matin.

Le trajet séparant la banque de l’arrêt de bus semblait interminable tandis que de grosses gouttes d’eau venaient percuter Ralph à intervalle constant. En moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, il était déjà trempé de la tête aux pieds. Plus jamais il n’oubliera son parapluie. Il arriva finalement à destination après plusieurs minutes de course effrénée. La pluie continuait de s’abattre sur le sol avec une violence digne d’un match de boxe de Mohamed Ali. En voyant le bus s’approcher, Ralph ne put s’empêcher de penser à ce qu’il mangera ce soir. Et pourquoi pas une soupe ? Il adorait boire quelque chose de chaud lorsqu’il pleuvait. Ce contraste de température le remplissait d’une extrême satisfaction. Il ne lui manquait plus qu’une baguette de pain pour pouvoir faire des croûtons, gage d’une soupe réussie. Heureusement, il y avait toujours la boulangerie à côté de chez lui et il savait qu’elle était ouverte jusqu’à très tard.

La pluie s’était arrêtée. Comme pour s’excuser d’avoir trempé Ralph tout à l’heure. Ce dernier descendit du bus et attendit que celui-ci redémarre pour traverser la route. Il s’imaginait déjà, un pain à la main, grignotant le quignon sur le chemin du retour. Il s’était donc décidé : ce soir, ce sera soupe de légumes ! Tout sourire, il s’approcha de la porte de la boulangerie. Mais avant qu’il n’eût le temps de l’ouvrir, un écriteau attira son attention.

FERMETURE DÉFINITIVE

« Oh non c’est pas vrai ! » C’est exactement ce que Ralph pensait à ce moment-là. Pas de croûtons pour sa soupe. Cependant, ce n’était pas lui qui avait prononcé ses mots. « Excusez-moi ? » Non, ce n’était définitivement pas Ralph. La voix venait de derrière lui. Il se retourna pour découvrir ce mystérieux interlocuteur. « Vous savez où je pourrais trouver la boulangerie la plus proche ? » Il n’avait pas reconnu sa voix. Mais il la connaissait. Chocolatine.

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